Baden-Powell, entre mémoire et histoire du scoutisme

Baden-Powell est le fondateur du scoutisme. Mouvement aujourd’hui présent dans le monde entier avec un projet éducatif porté et ajusté par l’Organisation mondiale du mouvement scout (OMMS) et l’Association mondiale des guides et éclaireuses (AMGE), en fonction de notre société, des besoins et attentes des adhérents et adhérentes du monde entier. Sans contester l’œuvre de BP qui nous permet d’écrire ces quelques lignes, notre fondateur est et restera un personnage historique. Cela demande alors de porter une étude scientifique, neutre et sérieuse.


Qu'est-ce que l'Histoire ?


Pour introduire l’analyse historique de Baden-Powell, nous devons déjà nous demander ce qu’est l’Histoire ? Cette matière qui nous suit depuis les classes de primaire jusqu’au moins la terminale n’est pas que scolaire. L’Histoire est une science qui nous concerne directement ou indirectement : expliquant à la fois le parcours de notre famille, les mutations de notre société et les événements qui nous touchent aujourd’hui.

L’histoire de notre mouvement ne peut donc être seulement idyllique, parfaite et positive. Nous, Historiens, avons la tâche et le devoir de l’étudier, de combler les trous en se basant à la fois sur la pluralité des sources, des données sans pour autant négliger ce qui ne nous arrange pas. L’Histoire du scoutisme se base sur des faits, des archives, des témoignages, des recherches et elle doit être étudiée de manière scientifique.


Or, trop souvent, nous regardons l’Histoire du scoutisme sous le prisme de la mémoire. Enzo Traverso définit la mémoire comme un ensemble de souvenirs individuels et de représentations collectives du passé. A contrario, il écrit que l’Histoire est un discours critique sur le passé : une reconstitution des faits et des événements écoulés visant à leur examen contextuel et leur interprétation. (Source : L’Europe et ses mémoires. Résurgences et conflits. Enzo Traverso).


En écrivant ce court texte, nous ne souhaitons pas critiquer le personnage de Baden-Powell (1857-1941) mais au contraire, s’affranchir de la mémoire autour de cette icone pour en faire un objet historique. Le travail de Jean-Jacques Gauthé laisse tomber l’émotionnel pour différencier le vrai du faux, présenter Baden-Powell comme un homme du XIXème siècle avec ses travers, ses positions colonialistes et ses propos parfois incompréhensibles pour notre société. Baden-Powell n’est pas notre contemporain, il est un soldat qui a servi dans des batailles coloniales comme sa formation militaire l’a préparé qui une fois à la retraite à vouer le reste de sa vie à faire des jeunes hommes et des jeunes filles, à travers l’action de sa sœur puis de son épouse, des citoyens heureux et artisans de paix. L’un n’empêche pas l’autre : Baden-Powell a été à la fois un militaire et un artisan de paix. Faisons-en sorte de l’étudier sous le prisme de l’Histoire et non plus de la mémoire. Les manifestations récentes autour de la statue de Baden-Powell à Poole, face à l’ile de Brownsea, lieu du premier camp scout en 1907, sont une bonne occasion de confronter la mémoire du scoutisme concernant son fondateur et la réalité historique sur deux points précis, celui de son rôle d’officier colonial et celui de ses supposées sympathies nazies.


Baden-Powell, officier colonial ?


Baden-Powell participe à de nombreuses campagnes coloniales à la fin du XIXème siècle en Afghanistan, aux Indes et en Afrique. Officier de l’armée britannique, il sert la Couronne sans état d‘âme. Il n’hésite pas, lors de la campagne contre les Matabélés en 1896, à faire exécuter le chef Uwini qui était accusé de s’être révolté contre la présence anglaise.


C’est au cours de la seconde guerre des Boers (1899-1902) que Baden-Powell s’illustre lors des 217 jours du siège de Mafeking, aujourd’hui en Afrique du Sud, et devient un héros national. Si l’utilité militaire effective des cadets de Mafeking fut limitée, ceux-ci devinrent très vite un puissant symbole au point que Scouting for boys [Eclaireurs], ouvrage que Baden-Powell publie en 1908 et qui remporte immédiatement un immense succès, s’ouvre sur leur évocation.


Dans la mémoire du scoutisme, cette guerre des Boers fut une aimable guerre en dentelle au cours de laquelle les adversaires s’excusaient de recourir à des bombardements, célébraient l’anniversaire de la Conspiration des poudres en se prévenant que les fusées utilisées étaient inoffensives ou s’invitaient à des matchs de cricket. Mais cette guerre des Boers fut aussi l’une des premières où des camps de concentration pour civils furent utilisés à partir de 1900. Selon l’historien britannique Thomas Pakenham, de 20 000 à 28 000 femmes et enfants Boers y moururent, non par volonté d’extermination mais du fait des maladies et des conditions sanitaires épouvantables. Une large partie des opinions publiques française et britannique dénonça d’ailleurs cette situation.


La mémoire du scoutisme et son histoire sont ici en nette contradiction, le discours mémoriel des associations scoutes ayant gommé tous les aspects négatifs de la vie de Baden-Powell. Et de plus, celui-ci était un excellent communicant, sachant parfaitement se mettre en valeur ! Mais on ne peut pour autant déduire de son action militaire que Baden-Powell n’aurait été qu’un colonialiste raciste, indifférent au sort des populations locales. La méthode pédagogique qu’il a créé, le scoutisme, est largement inspirée de ses expériences coloniales et intègre nombre d’éléments culturels directement issus des civilisations africaines pour lesquelles Baden-Powell ne dissimule pas une réelle admiration dans ses nombreux textes. Donner en modèle les capacités de vie dans la nature des Peaux rouges ou l’initiation chez les Zoulous, en regrettant qu’elle ne puisse être en œuvre dans nos sociétés, est à l’opposé d’un racisme méprisant. Les milieux bien-pensants européens frémiront en lisant de telles horreurs, mettant sur le même plan nos enfants et les « sauvages » …

Baden-Powell, sympathisant nazi ?

La déclassification en 2010 de fonds d’archives du MI 5, le service britannique de contre-espionnage, a été l’occasion de la publication d’approximations tendant à faire de Baden-Powell un sympathisant du nazisme rêvant de rencontrer Hitler. Une telle caricature montre surtout, outre une absence de lecture de ces documents, une totale méconnaissance de l’action de la Jeunesse hitlérienne en Europe à partir de 1933. La mémoire du scoutisme n’a, elle, pas retenu ces contacts entre le scoutisme international et la Jeunesse hitlérienne. Elle a, par contre, gardé le souvenir de l’interdiction du scoutisme en Allemagne à partir de 1934 et des persécutions envers ses cadres. Après la prise du pouvoir par les nazis en janvier 1933, la Jeunesse hitlérienne a recherché avec frénésie des contacts internationaux et a frappé à toutes les portes, dont à celle du scoutisme. Et un débat a existé en son sein entre ceux qui préconisaient de refuser tout contact avec les Jeunesses hitlériennes et ceux qui, tels Baden-Powell, pensaient que la paix dépendait notamment des contacts entre les jeunesses des différents pays.

Baden-Powell répond le 19 novembre 1937 à une invitation de Ribbentrop, ambassadeur de l’Allemagne en Grande-Bretagne, où il se rend en compagnie de Mrs Mark Kerr, dirigeante de la Girl Guides Association. Hartmann Lauterbacher et Jochen Benemann, hauts responsables de la Jeunesse hitlérienne, assistent Ribbentrop. Celui-ci lui explique longuement à Baden-Powell que les rencontres de jeunes contribuent au maintien de la « vraie paix » et qu’il souhaiterait qu’il rencontre Hitler à l’occasion d’un voyage en Allemagne. Cette invitation qui se situe dans un cadre strictement diplomatique, dont Baden-Powell rend compte au commissaire international de l’association scoute britannique dans un mémo faisant partie des documents déclassifiés en 2010, est un élément bien mince pour faire de lui un admirateur du nazisme rêvant de rencontrer Hitler … En sortant cette rencontre de son contexte, celui des manœuvres internationales de la Jeunesse hitlérienne, on arrive à un contresens complet de la réalité. Et l’on oublie ainsi que le 7 septembre 1937, le président de la République française, Albert Lebrun, reçoit une délégation de la Jeunesse hitlérienne dans sa résidence d’été à Rambouillet ou que celle-ci va jusqu’à publier en octobre 1937 une édition en français de sa revue Wille und Macht !

Une unique mention équivoque concernant Hitler apparait dans l’agenda personnel de Baden-Powell, à la date du 6 octobre 1939. Elle est mentionnée dans la biographie de Tim Jeal et montre une erreur de jugement de la part de Baden-Powell sur Mein Kampf, le livre d’Hitler. Il est qualifié de « livre merveilleux avec de bonnes idées sur l’éducation, la santé, la propagande, l’organisation, etc, idéaux qu’Hitler ne pratique pas lui-même ». Tirer des conclusions de cette unique phrase écrite alors que Baden-Powell s’est installé au Kenya où il va s’éteindre quelques mois plus tard, en janvier 1941, est pour le moins rapide. C’est oublier qu’en mars 1939, Baden-Powell évoque dans une revue scoute « la mégalomanie » d’Hitler après l’occupation de la Tchécoslovaquie ou que le plan d’invasion de la Grande-Bretagne, prévue pour l’automne 1940, découvert en 1945 dans les ruines de Berlin, prévoyait son arrestation immédiate et celle de plusieurs de ses collaborateurs …

La récente destruction d’une statue de Baden-Powell au Portugal montre jusqu’où peut conduire le mépris et la méconnaissance de la réalité historique couplée à l’anachronisme. Ainsi que l’affirme une tribune de plusieurs historiens de renom dans Le Monde du 24 juin 2020, «Il n’est pas seulement absurde, il est néfaste de s’abandonner à un danger majeur que les historiens connaissent bien. Il s’agit de l’anachronisme. Ce péché contre l’intelligence du passé consiste, à partir de nos certitudes du présent, à plaquer sur les personnages d’autrefois un jugement rétrospectif d’autant plus péremptoire qu’il est irresponsable ». Baden-Powell mérite nettement mieux que des approximations mémorielles.

Pierre Czertow, doctorant en Histoire

Jean-Jacques Gauthé, historien du scoutisme

Pour aller plus loin :

Enzo Traverso, L’Europe et ses mémoires. Résurgences et conflits, 2011, http://www.vox-poetica.org/t/articles/traverso.html

Baden-Powell, Scouting for boys, fac-similé de l’édition originale de 1908, commentée et annotée par Elleke Boehmer, professeure de littérature coloniale et post-coloniale à la Trent University de Nottingham, Oxford University Press, 2004.

Thomas Pakenham, The Boer War, Random House, 1979, en anglais, le meilleur ouvrage sur la guerre des Boers.

Joel Kotek et Pierre Rigoulot, Le siècle des camps, Détention, concentration, extermination, Cent ans de mal radical, JC Lattès, 2000, p 61-80 pour les camps britanniques lors de la guerre des Boers.

Robert Bastin, Lord Baden-Powell of Gilwell, citoyen du monde, éditions Spes 1950. Parmi bien d’autres exemples, une biographie du fondateur du scoutisme ne prenant aucun recul à son sujet.

Tim Jeal, Baden-Powell, Hutchinson, 1989 et plusieurs rééditions, « la » biographie de référence sans complaisance, en anglais.

Philippe Maxence, Baden-Powell, Tempus, 2016. Réédition en poche d’une biographie parue en 2003 le meilleur ouvrage en français, note qu’il s’éloigne de Jeal sur certains points.

Les documents du MI 5 déclassifiés en 2010 sont cotés KV 5/87 aux National Archives de Kew https://discovery.nationalarchives.gov.uk/details/r/C11526939

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